En parfumerie, l’odeur de l’iris vient du rhizome, pas de la fleur. Après deux ou trois ans au champ, on le conserve encore trois à cinq ans : des composés inodores s’y oxydent en irones, les molécules que nous sentons comme de l’iris.
L’iris, une fleur qui sent la racine

En parfumerie, l’iris ne vient pas des pétales mais de la racine, et cette racine passe des années à pousser, puis des années dans une grange, avant d’avoir la moindre odeur.
J’ai longtemps cru que l’iris sentait la soie mauve et l’eau froide d’un vase. Puis j’ai posé, pour la première fois, un vrai parfum d’iris sur mon poignet, et j’ai senti tout autre chose : une poudre sèche, la terre d’une carotte, la fraîcheur d’une vieille armoire, pleine de linge repassé, qui sent la maison d’un autre. Il n’y a presque pas de fleur dans cette odeur, et pendant des années, je lui en ai voulu.
Une odeur qui sort de la terre
Les parfumeurs ne travaillent pas la fleur, mais le rhizome de l’iris. D’après un brevet de Givaudan, les racines poussent deux ou trois ans au champ. On les arrache ensuite, puis on les conserve encore trois à cinq ans, à température ambiante. Ce n’est qu’après qu’on les distille à la vapeur pour obtenir une huile épaisse et cireuse, que le métier appelle tout simplement beurre. J’imagine ces années dans la grange comme la longue attente d’une lettre qu’on écrit lentement, sans brouillon.
Pourquoi si longtemps
Au fil des années, de grosses molécules sans odeur, les iridals, s’accumulent dans la racine. Pendant que la racine repose dans une pièce aérée, elles s’oxydent lentement en irones, et ce sont les irones que nous sentons comme de l’iris. Le brevet indique qu’un bon beurre d’iris contient de quinze à trente pour cent d’irones, selon la qualité des racines. Depuis, je sens mes mains autrement après un parfum d’iris, parce que cette poudre contient plusieurs années de patience que ni toi ni moi n’avons demandées à personne.
Le rendement est minuscule. Même dans l’exemple le plus généreux du brevet, un kilo de beurre demande plus de cent kilos de racines sèches. Les vendeurs de matières premières parlent de quarante à cent mille euros le kilo, selon l’origine et l’âge. Je ne me risque pas à comparer cela avec l’or, parce que l’or, lui, ne coûte jamais la même chose deux jours de suite. Le prix d’un flacon où il y a vraiment beaucoup d’iris, en revanche, ne m’étonne plus, et je crois qu’il ne t’étonnera plus non plus.
L’armoire à linge
Cet iris pousse en Toscane, sur les collines autour de Florence, dans le Chianti aussi, dans de petites exploitations. Serge Lutens ouvre sa description d’Iris Silver Mist en rappelant qu’en Toscane, on glissait depuis longtemps des racines d’iris dans les armoires à linge. Ce détail me plaît plus que n’importe quelle pyramide olfactive. Il explique pourquoi l’iris paraît si propre, et pourtant si proche, comme une taie d’oreiller où quelqu’un a dormi avant toi.
Je porte Iris Silver Mist les jours froids, quand je veux que le col de mon pull sente quelque chose de sévère, de gris. Les premières minutes, il est presque piquant, sec, métallique. Puis il se pose sur la peau comme une poudre. Toute la journée, je porte mon poignet à ma joue, même si ce n’est pas une odeur tendre, même si elle ne promet rien. Le soir, je regrette toujours un peu qu’elle quitte mon col pour ne rester que sur mon écharpe.
Comment le reconnaître
Si tu veux entendre l’iris, cherche dans un parfum non pas la douceur florale, mais la sécheresse, la poudre, une légère odeur de terre. C’est l’odeur de tes mains, le soir, après avoir épluché des carottes dans une cuisine froide. C’est ça, la racine, et la fleur reste sur l’image. Je ne sais toujours pas pourquoi je me sens si calme près de cette odeur, alors qu’elle sent le linge d’un autre.
